« Bastien »
et autres confidences
Les poèmes du « quotidien mystique »
LETTRE À PROPOS DE « BASTIEN »
Cher Arthur,
Bastien était notre chien, un boxer qui, il y a longtemps, lorsque nous étions plus jeunes et fougueux, nous avait appris ce qu’était une véritable amitié, inconditionnelle et qui, surtout, nous avait appris à profiter de l’instant présent. Bastien, qui ne croyait ni au passé ni à l’avenir, avait la patience nécessaire pour écouter mes sornettes, qu’il enterrait simplement dans ses yeux noirs et compréhensifs. En le regardant, il me semblait être en contact avec un univers pur, non contaminé par des pensées qui, un instant plus tôt me semblaient décisives pour ma survie. C’est ainsi que j’ai commencé à me confesser à Bastien. Il fut le premier lecteur du livre que nous publions.
Mars 2005
Amicalement,
Dimitrie
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Bastien
Je ne me souviens pas quand
je t’ai remarqué pour la première fois.
Peut-être était-ce quand tu as posé
ta tête sur mes genoux.
C’était sur un boulevard,
là où les gens las
d’avoir trop intensément vécu
prenaient leur dîner.
En moi, quelque part, le temps était mort
et je craignais
ne pas avoir assez commandé
à boire et à manger.
Silencieusement, alors, tu posas
ta tête sur mes genoux.
Tu affrontas mon regard et
je sus qu’il me faudrait
partager mon dîner avec toi.
Maintenant que chacun te caresse,
pour se rassurer,
je me vante de t’avoir
découvert le premier.
Pourtant, c’est le contraire qui s’est produit.
De l’autre côté de l’amour
Où es-tu passé, mon amour ?
Où est ta démarche hésitante ?
Où les flocons de soie ?
Figé je reste devant la fenêtre
Où je sens ta présence
Mais je ne te trouve plus,
Je ne te vois plus !
Le soir, deux petits vieux
Passent se tenant par la main.
Ensuite, la nuit brusquement tombe.
Le galop
Si nous nous étions arrêtés
à la lisière de la forêt,
la biche qui est en toi
aurait pu se sauver.
Souvent, lorsque
je me réveille
la tête sur
ton sein,
je l’entends galoper.
C’est le galop de l’angoisse,
Le galop
des yeux fous
Dans lesquels je vois
les tréfonds des bois.
Probablement
J’ai probablement beau me démener
je ne redeviendrai plus jamais
une motte de glaise.
Mon sang est sans doute
l’eau
que tu bois.
Nous sommes sans doute ensemble
uniquement parce que nous forgeons
des boucles d’oreille que la lune
nous offre en cadeau de mariage.
C’est sans doute
ce que je me disais
quand j’étais pierre.
La fenêtre
Je suis rentré au mois d’avril
avec une amie d’autrefois.
J’ai ouvert la fenêtre et
je lui ai dit : va !
Elle a plusieurs fois
tourné vers moi
sa jolie tête, le regard étonné.
Que pouvais-je lui dire ?
Que je suis vieux ?
Que je ne veux plus entendre
parler de moi, même?
Ou lui dire
que tout m’est égal ?
Non, je me suis tu et
je l’ai légèrement poussée
par derrière, et elle
s’est effondrée pour
boucher mon horizon
de ses grandes ailes déployées
pour la première fois libres.
Et même si j’ai, depuis longtemps,
fermé la fenêtre
j’entends son chant ;
tantôt comme une joie immense,
tantôt comme un reproche.
L’artisan
Si je m’étais occupé de menuiserie,
Je serais menuisier à cette heure.
J’aurais fait de ma poitrine une table
Pour me mettre à l’ombre dans la journée
Et de mes jambes un siège,
Un siège où tu serais seule
A t’asseoir
Si jamais tu passais par là.
Mais je ne suis ni menuisier
Ni table, ni repos.
Le pont
Une vieille photo,
Deux soldats
Un enfant et
Un pont suspendu
Entre deux points.
Un peu plus bas –
Une tâche d’encre
dont s’écoulent
quelques souvenirs.
La pierre veut
Je ne souhaite pas
Comprendre
Ou être
compris.
La pierre seule
veut être fleur
Et la fleur
une lance blessée
Aimerait
être.
Rêves identiques
Que caches-tu dans ton bec,
quel secret sous ton aile tu caches,
rossignol ?
Quand le soleil se lève
ce matin est-il à toi seul ;
ou à nous aussi ?
Dans ton vol fou
tu as fendu en deux mon rêve,
deux rêves identiques.
Dans l’un tu es moi,
Dans l’autre je suis un rossignol.
L’écho de la parole
Lorsque je suis las,
Le tigre en moi
se meurt.
La forêt tombe
en bois mort
Et c’est le silence.
Lorsque je suis las,
J’entends l’écho
De la parole non-prononcée.
Frustration
Je suis dans une maison
aux rideaux de jeunes feuilles
Je suis dans une forêt
de grosses pierres bien polies
Je suis dans un monde ailé.
Je suis la pierre
Je suis sa feuille.
L’année dernière
Nous devrions être déjà partis
Et à nos places on aurait du planter
Des arbres fruitiers
Ou quelque autre chose utile.
Quoi qu’il en soit, il en était question
Et on l’avait promis !
Je ne sais pas et personne
ne sait pourquoi,
où et quand les chiens on disparu.
Il a du y avoir quelque malentendu.
Et les vieux ont maintenant peur
Car ils ne peuvent plus sortir.
Ils restent cachés derrière leurs rideaux
Tombés du ciel
L’année dernière.
Rencontre 1640
Il était grièvement blessé,
ce samouraï
A ses côtés, un petit bouquin
de poèmes haïkaï.
Il m’a demandé
de lui lire ;
Je ne sais pas s’il
m’a entendu.
Il était mort
les yeux grands ouverts
En plein milieu.
L’invisible arc-en-ciel
J’ai ouvert votre lettre.
C’est un début.
Mais où sont mes amis
et qui sont-ils ?
Nous mélangeons le noir et le blanc
empruntés au jour dissolu dans la nuit.
C’est pourquoi nous sommes transparents,
nous sommes l’invisible arc-en-ciel
noyé dans la mer.
J’ai ouvert votre lettre.
Je déchiffre : Mon fils !
et puis les lettres tombent
l’une
après l’autre.
Barrières
Tu t’es d’abord retranchée
Derrière les coussins
Dissimulant le parfum des charmes
Dans le duvet, dans le cotton.
Tu disais que c’était uniquement
Une mesure temporaire
Pour protéger tes cuisses
(les migraines étaient
inconnues
en ces temps là).
Puis, le mutisme vint.
Et le regard fixe
Sur les longs doigts
blancs
et froids.
Comme les colonnes de marbre
de l’âme…
L’hiver s’est installé très tôt,
Tôt au mois d’août
Non,
Il n’existe plus
aucune barrière !
Ceux-ci
Les larmes du premier fou rire
Se sont mêlées
Aux larmes des premiers pleurs.
Les mêmes larmes coulant
sur la même joue.
Tantôt la mienne,
Tantôt la tienne.
Nous transpercent les lances
de cire de l’existence.
Le poignard de l’inexistence
nous transperce.
Tu es ce poignard
et moi cette larme.
Ivre d’angoisse
Si je n’avais pas ouvert
la fenêtre
Je ne serais pas
Amoureux.
Le soleil n’aurait pas
perdu son ombre
Et je ne serais pas
tombé du lit
Ivre d’angoisse.
Maintenant je ne peux plus
la fermer !
Jeux de cervelle
Si toutes les étoiles étaient en bois,
combien de forêts faudrait-il ?
Et si tous les hommes étaient des matelots –
combien de marinières ?
Mais l’oiseau à quatre pattes ?
Mais le chat aux yeux de pianiste ?
Et combien de plumes sur cette robe
de mariée ?
Commotions cérébrales, infections urinaires
Et docteurs en blouses blanches !
Mais les pauvres retraités, de 80 ans,
combien boivent-ils d’eau ?
Et tu t’étonnes encore que je ne dorme pas
à quatre heures du mat’ ?
Que je me fasse tant de tartines
et que je boive bière sur bière ?
Pas étonnant que je n’aie jamais
aimé les Français !
Je ne lui ai pas dit
J’ai rencontré
L’homme de cire
Il ne m’a pas montré
Son visage.
Il avait peur
de fondre.
Je ne lui ai donc
pas dit
Que mon visage
avait depuis longtemps
fondu !
Mourons riches
Ceux qui chantent maintenant
Mourront dans la misère
Ceux qui thésaurisent
Mourront dans la misère
Ceux qui aiment
Mourront sans amour
Ceux qui n’aiment pas
Mourront pauvres.
Seuls ceux qui ne sont pas nés
Et les enfants
Mourront aimés
Mourront riches.
Restons des enfants
Ou du moins
ne naissons pas.
Authenticité
Il n’y a plus de tâches
au ciel.
Les sueurs froides
sous la peau
Sont les nuages
de l’Est
Sont les nuages
à l’Ouest.
Il ne tombe plus d’étoiles,
L’axe de la fin
du ciel
Est tantôt la Petite Ourse
Tantôt la Grande Ourse.
La crainte de l’orage ?
La passion ?
L’amour ?
Calcul banal,
abstractions mathématiques !
Seule authentique est
La mort.
Le Couloir
Il demeura en éveil
Au milieu du couloir.
C’est là que lui tombèrent des mains
Son stylo à réservoir,
Sa bien aimée,
Sa croix
Son arme blanche !
Le couloir,
Ce parchemin sec et stérile,
Lui lança son rire
au visage, qui
N’était plus désormais
Son visage.
Inquiétudes
Passa inaperçue la guerre
des fleurs des champs.
Passa inaperçue la guerre
des pierres de la montagne.
Et pourtant, lorsqu’on sent
une rose,
Ou lorsqu’on s’allonge
sur la plage chaude,
Une angoisse inconcevable
Vous poursuit.
Où mène la méfiance
Il fallait d’abord
Faire confiance.
Ensuite, il fallait faire ses bagages
Et, avant le départ,
Embrasser des étrangers
Sur les deux joues.
Il fallait donc faire confiance.
Et cette locomotive aux blanches moustaches
Haletait, s’essoufflait, asthmatique.
Mais il fallait y monter,
Tenir ses genoux rapprochés
Et les mains sur ses genoux.
Boire un jus au thermos…
Mais tous n’étaient pas pareils.
Certains perdaient confiance
En leurs parents
Et se penchaient
Par la fenêtre.
Nous avons tué
On avait de tout. Dans la chambre
en terre cuite, le pain, le vin
Et le sel chassé de la mer.
On avait à discrétion des paroles
que l’on n’échangeait pas.
On avait une idée et on avait
dans le creux de la main de petites âmes.
Nos âmes à nous.
Et pourtant, de temps en temps
on bombait fièrement le torse.
Affaire de précaution sans doute,
de sécurité.
On avait de tout. Les murs,
la rue derrière les rideaux
et le péché commun.
Nous savions tous les deux parfaitement
que nous avions tué par vanité.
Nous avons tué l’idée, la parole
dans la chambre en terre cuite
Où nous avons failli nous rencontrer.
En franchissant le seuil
Il parait que réunis
Tous ces riens
Ne sont que moi, toi à la rigueur,
Et la création universelle.
C’est ce que je pensais en rentrant
du débit de tabac.
Et plus j’approchais
de la maison plus j’étais sûr
d’avoir raison.
Puis en franchissant le seuil
Je t’ai vue dans le miroir de cristal
Au milieu de la pièce.
Dans la main du ramassais l’infini
Et sous tes paupières le temps.
Menuet matinal
Lorsque je me suis engagé sur le boulevard,
Cette matinée tardive là
Je piétinais haineusement mon ombre.
Cette ombre qui n’était qu’un soleil
Crucifié sur le pavé.
Un soleil qui m’avait trahi
M’exposant aux regards curieux
De passants qui font le pont
Entre le jour et la nuit.
Première lumière
Je sors seul sur le seuil
Je vois la lumière première et
Instinctivement je porte la main à mes yeux.
De derrière ma main je découvre
Ce monde de papillons et de fleurs.
J’appelle, pour que tu viennes
Pour que tu viennes vite.
Je crains que tout ne disparaisse
Comme dans un songe.
Je t’entends
Chanter seule à l’intérieur
Et je me rends compte
Que tu ne peux m’entendre
Et que tu ne reviendras plus jamais.
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